La fabrique du compromis : le partenariat Allemagne–Sénégal entre négociation permanente et recherche du « win-win »
Coopération bilatérale · Transition énergétique · Asymétries & négociation
Assistants de recherche
Université Gaston Berger
BP 234 – Saint-Louis
Sénégal
Introduction
Cette note politique retrace l'évolution des relations de coopération bilatérale Allemagne–Sénégal, cerne le « win-win » comme narratif politique et objet de négociation, et analyse comment ce partenariat se construit dans une logique de compromis permanent autour de la transition énergétique.
La coopération bilatérale entre l'Allemagne et le Sénégal remonte à près de 60 ans, débutant officiellement autour de 1960, avec une intensification récente, notamment depuis 2019 avec le partenariat Compact-with-Africa. Ce partenariat s'articule autour de quatre axes stratégiques : Économie compétitive ; Capital humain de qualité et équité sociale ; Aménagement et développement durables ; Bonne gouvernance et engagement africain.
Cette coopération technique et financière, très dynamique, s'est matérialisée par un volume total de financement de plus de 1,282 milliard d'euros (soit plus de 841 milliards de FCFA), sous forme de dons. Elle s'appuie sur des acteurs comme la GIZ, la KfW et les fondations politiques et culturelles.
La coopération Allemagne–Sénégal
Le Sénégal se distingue comme un pays pivot pour la coopération allemande, à la fois historiquement stable et stratégiquement attractif.
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1980
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2010
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2025
Le « win-win » : narratif politique et objet de négociation
Le modèle win-win est présenté comme une réponse aux critiques liées aux rapports inégaux. Cette approche vise à replacer les interactions sur un pied d'égalité, en particulier dans les partenariats économiques. Le « win-win » sert de stratégie discursive et opérationnelle pour contrer les accusations de paternalisme.
L'un des principaux apports de la coopération allemande réside dans le renforcement des capacités techniques et institutionnelles du Sénégal. Depuis les années 1990, plus intensément depuis 2015, la GIZ et le BMZ ont contribué à la formation de cadres nationaux dans les secteurs de l'énergie, de l'agriculture et de la gouvernance locale.
- Postes inaccessibles aux nationaux (directions des fondations politiques)
- Rôle du représentant résident exclusivement allemand
- Barrières linguistiques structurelles
- Protocoles de négociation préparés par Berlin
- Orientations pas toujours co-construites : directives allemandes
- Le climat : un agenda importé, priorités allemandes implicites
Le compromis comme mode de gouvernance
La négociation avec les partenaires est mise en avant comme un élément clé. Même s'il y a toujours un écart entre celui qui finance et celui qui reçoit. Les consultations existent, ainsi qu'un espace de co-création. Toutefois, le protocole des négociations est préparé par l'Allemagne.
La co-construction traverse la négociation, le diagnostic, l'exécution et même la communication, où le partenaire est mis en avant. Les besoins et les défis sont définis en commun, soit avec les gouvernements, soit directement avec les populations. L'expertise locale n'est pas seulement utilisée : elle est construite, valorisée et institutionnalisée.
La transition énergétique comme terrain central
La transition énergétique est devenue, depuis 2015, le pilier central de la coopération. L'Allemagne accompagne le Sénégal dans trois domaines clés :
- Planification énergétique (GIZ) : appui technique pour l'élaboration des politiques énergétiques, intégration des renouvelables, efficacité énergétique et formation des cadres du Ministère du Pétrole et des Énergies.
- Financement d'infrastructures (KfW) : centrales solaires, réseaux électriques, mini-grids ruraux, projets d'interconnexion. Deux conventions financées à hauteur de 28 milliards FCFA (~43 millions €).
- JETP 2023 : cofinancement de la transition bas carbone, sortie progressive des solutions fossiles, projets fast-track et réformes institutionnelles. Accord bilatéral : 118 M€ engagés (68 M€ résilience climatique + 50 M€ santé/pharmacie).
- L'Allemagne ne finance pas les projets fossiles, mais ne les bloque pas
- Le marché de l'énergie fossile reste accessible aux entreprises allemandes
- La « transition juste » intègre la justice sociale dans le passage au zéro émission
- La dépendance à l'expertise externe freine l'autonomie institutionnelle complète
Tensions, arbitrages et limites du partenariat
La multiplicité d'acteurs (BMZ, KfW, GIZ, DEG, secteur privé, institutions multilatérales) complexifie la coordination et peut conduire à des chevauchements ou à une dispersion des ressources. Certains financements, bien que significatifs, restent concentrés sur des projets pilotes et ne garantissent pas un impact systémique à l'échelle nationale.
- Lourdeurs administratives allemandes, procédures complexes
- Complexité institutionnelle sénégalaise ; instabilité politique
- Duplication des projets, concurrence entre OSC
- Indicateurs imposés de l'extérieur, inadaptés aux réalités locales
- Doutes sur l'utilisation réelle des fonds — « investi dans les projets ou les expatriés ? »
- Absence de cartographie nationale des acteurs
Pour un partenariat équilibré et renouvelé
Entre 1960 et 2025, la coopération sénégalo-allemande s'est transformée en un partenariat stratégique structuré. Pour poursuivre et renforcer cette dynamique, il urge de :
- Maintenir et renforcer les mécanismes de co-construction sur tout le cycle projet
- Assurer un suivi continu, participatif et opérationnel de la co-construction
- Renforcer la transparence sur les objectifs et réduire l'asymétrie procédurale
- Mettre en place des mécanismes de participation à toutes les phases
- Développer des plans de transfert de compétences vers les partenaires locaux
- Mobiliser l'expertise locale dès la phase initiale de préparation
- Capitaliser l'approche partenariale pour renforcer légitimité et efficacité
- Promouvoir l'échange d'expériences multirégionales
- Renforcer la transparence des négociations intergouvernementales
- S'assurer que les priorités nationales guident réellement les projets
- Produire une cartographie nationale des acteurs et harmoniser les interventions
- Simplifier les procédures administratives et améliorer la coordination inter-OSC